RENCONTRE AVEC...VINCENT DELEBARRE

rencontre avec un pionnier de la discipline, un montagnard au grand coeur et un athlète qui ne voit pas les années passer en étant sur le devant de la scène depuis le début. Ce grand Monsieur, c'est Vincent. On ne le connait pas personnellement mais on sent tout de suite chez lui sa simplicité et son accessibilité. En grand "sage" du trail, il nous parle de sa vie de montagnard, de l'évolution de la discipline, de l'UTMB, de ses projets et de STEM. Son job qui lui permet de partager sa passion au quotidien.

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Peux-tu nous expliquer en quelques mots comment tu t’es retrouvé au cœur de la planète « trail » ?

Jeune coureur, vers l’âge de 12 ans, je devais être un peu astronome du trail car j’ai découvert dans mon propre espace cette activité très naturellement alors même qu’on ne l’avait pas encore baptisée ainsi : avec mes parents j’allais en montagne et je les attendais souvent tantôt au col tantôt au sommet, tantôt en bas à l’arrivée. Puis la planète s’est peuplée en particulier avec Les Templiers et les premières épreuves organisées. J’étais alors triathlète mais toujours montagnard et depuis 1995 je n’ai pas arrêté.

 Tu as donc vu grandir cette discipline au fil des ans…Le trail prend-il la bonne direction ?

 Il évolue encore dans le bon sens et il y a quelques prémices de dérives face auxquelles il faut être vigilent afin de préserver en particulier l’esprit qui lui est propre :

Le bon sens c’est quand je vois des jeunes très forts, qui gagnent et qui malgré tout restent simples et humbles. C’est quand je vois la masse des pratiquants grandir et s’interroger sur le milieu naturel qu’il traverse sportivement. C’est de sentir que ce sport reste sain et propre.

Les dérives pour moi c’est quand je me retrouve sur une ligne de départ et que j’ai l’impression d’être sur le départ d’un marathon sur route : chacun pour soi, dans sa bulle. C’est quand un champion qui me croise ne me dit pas bonjour (ils sont rares). C’est quand l’échange et le partage ne se ressentent pas à l’arrivée d’une course. C’est quand le nom trail est détourné pour une course qui n’a pas sa définition. C’est quand cette définition n’est même pas connue par la fédération support.

Mais j’ai bon espoir. On se doit, les pratiquants qui ont une expérience, d’être les garants de l’esprit de la pratique. Ce dernier est énormément induit par le milieu naturel et difficile sur lequel on se déplace et la grandeur du challenge physique. Cela créé « naturellement » une cohésion, une entraide. Ce n’est pas parce que le trail est une compétition et que de gagner reste louable et même souhaitable que ce n’est que de la compétition. C’est aussi un fabuleux prétexte de découverte de soi, du lieu et des autres.

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 Quel est ton plus beau souvenir depuis le début de ta carrière de traileur ?

Celui-ci est sur une fin de course. Pas parce que celle-ci s’est soldée par une victoire mais pour les sensations que j’ai connues : En 2006, à la diagonale des fous, entre Dos d’âne et l’arrivée à La Redoute je vole littéralement. Je ne souffre pas, je suis léger et je vais vite. Plus rien ne peut m’arriver, j’ai une confiance énorme. Il y a eu quelques autres sensations s’y rapprochant comme pour ma victoire à l’UTMB en 2004 mais à la Réunion ce fut un paroxysme.

 Et le plus mauvais ?

A la western states peut être, en 2007. Je suis en tête devant Sott Jurek de 15’ puis je m’égare. Ensuite, alors que nous sommes ensemble je me résouds à l’arrêt à cause d’un genou douloureux. Je continuerai malgré tout la mort dans l’âme. Mais globalement ce ne fut que sportivement ce mauvais souvenir. Mais, l’expérience et la découverte de l’Epreuve originelle du trail en fut un très bon.

 Tu fais parti des meilleurs depuis longtemps. As-tu des "recettes" pour rester en forme et compétitif ? (Entraînement, phase de repos, diététique)

Il y a je pense plusieurs raisons : Principalement le fait qu’à la maison le trail prenne ses distances ou que nous nous prenions cette distance. Sportivement, nous touchons à tout. Ce qui ne veut pas dire que je me programme rien. Au contraire. En particulier ce programme comporte des phases très distinctes avec une bonne plage de régénération. Ma façon de m’entraîner aussi biensûr. Je pense que je connais bien maintenant le repos nécessaire à chaque surcharge ou sommes de surcharges physiques. Enfin la pratique de la montagne, à l’état pur comme on dit, en troquant les runnings pour les godillots ou les skis. Ce milieu amène, outre les bienfaits de l’altitude et ceux du physique une certaine rusticité nécessaire et un profond épanouissement.

 En 2010 et en 2012, à L'UTMB, on t'a vu très actif pour ne pas gâcher la fête à cause de la météo. Ces UTMB bis, c'était la bonne solution d'après toi ?

C’était la moins mauvaise, en 2010 en tout cas. Cette fin août 2012 il y a plus d'anticipation avec des parcours de repli. Malgré tout il a fallu gérer une contrainte non prévue : ne pas dépasser 2000 mètres d'altitude ! Il a donc fallu vite réagir pour dès le lendemain offrir la course qu'on a connu avec la logistique en place et aussi tout ce qu'on imagine pas comme 'acceptation des pays amis co organisateurs... Il y autra d'autres éditions comme cela, peut être dans 10 ans maintenant. Nous planifions sur un parcours de repli d'environ 160 kil.

L'UTMB est certainement aujourd'hui l'évènement majeur dans le monde du trail. Penses-tu qu'il faille le faire évoluer ou le concept est-il maintenant optimisé ?

L’évolution doit et restera celle d’améliorer le concept. Il est bon mais par définition pas parfait. Le but est d’avoir la satisfaction de l’ultra trailer, en créant une symbiose avec le pays du Mont-Blanc tout entier, la population, les institutions mais aussi garder un équilibre avec l’environnement. Il ne faut donc pas penser qu’au coureur. Proposer diverses courses, outre le delestement de la course reine, permet de découvrir ou de profiter de l’événement à un plus grand nombre qui le demande. S’il y a des « malheureux » non inscrits sur l’UTMB cela ne me fait pas pleurer. C’est une logique, plus de demandes que de places ! Nous sommes des nantis et il y a d’autres bonheurs , notamment les 3 autres belles épreuves.

L’amélioration se trouvera aussi dans l’anticipation des problèmes à résoudre. L’édition 2010 et 2012 ont été, en terme d’expérience, des éditions très intéressantes.

L’amélioration réside maintenant dans la pédagogie. On parle par exemple de matériel obligatoire, et c’est normal et il le faut. Mais pour moi l’idéal serait qu’il n’y ait pas de matériel obligatoire parce que tout le monde aurait tout ce qu’il faut dans son sac, comme on boucle sa ceinture de sécurité sans même plus y penser !

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 Quels sont tes projets ?

J’aimerais découvrir et j’ai encore envie de confirmer des rendez-vous incontournables. Découvrir le Japon pour un trail exotique et surtout un peuple d'ultra runners en allant à l' UTMont Fuji, en mai 2013. Découvrir aussi l’Elbruz où se déroule depuis cette année un grand trail. Aller en Hongrie chez Nemetz pour encore voyager. Bien entendu, retourner sur les grandes classiques tels l’UTMB et le GRR. Mais aussi participer à d’autres trails que je n’ai pas encore fait tels Belle-Ile. 

…et entre tout ça du trail et de la montagne en compagnie de trailers avec STEM.

 Tu es Guide de Haute montagne et tu organises des stages de préparation aux différents grands ultras… ( UTMB, Diagonale des fous…), le trail, un métier à plein temps alors ?

A plein temps,  j’anime, conseille et encadre, en nature en général, tout ce qui touche au Ski, au Trail et à la Montagne. Le trail n’est pas la seule activité. STEM a pour vocation l’outdoor à pied en général. Mon objectif est d’amener les trailers à aller plus haut, plus loin, en haute montagne, pour la découvrir et aussi s’améliorer grâce à elle. Il y a donc aussi des stages en altitude, de la découverte de l’alpinisme et des projets personnalisés. En trail spécifiquement ce n’est pas que l’UTMB ou le GRR mais aussi du conseil et des stages à thème. C’est une énorme satisfaction et un grand plaisir que d’avoir comme métier le partage de sa passion.

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 Quels conseils donnerais-tu à un néo traileur ?

Principalement que ce sport est une activité de pleine nature et que comme telle il faut avant tout appréhender le milieu. Connaître cet environnement que l’on traverse pour mieux se connaître soi même.

D’un point de vue directement sportif, je lui dirais qu’il faut pas mal oublier ce qu’on connaît de la course à pied classique et qu’il faut la première année découvrir les nouvelles sensations, la nouvelle gestion de l’effort et reconsidérer complètement sa façon de s’entraîner.